BOUZGUÈNE :
Au début du siècle dernier, la forge d'Ihitoussène occupa une place privilégiée autant dans la maréchalerie que dans la ferronnerie. Mais c'est surtout dans la fabrication du matériel agricole qu'elle se fit une renommée qui a atteint les lointaines contrées du Maghreb. Les premiers forgerons du village ont travaillé durement. Ils ont dompté le fer pour le transformer en une multitude d'objets utiles à l'homme. En plus des objets destinés à l'agriculture, la forge aux "sept enclumes" fut aussi pourvoyeuse d'autres enclumes destinées aux artisans exerçant dans les plus lointaines régions d'Algérie. Sanglés dans leurs longs tabliers en cuire fauve (en thavanta), muscles à l'air et sueurs et rivière de sueur au front, les forgerons frappent à coups redoublés de l'aube au coucher du soleil. De tout temps, on avait toujours sollicité le service des forgerons pour les besoins agricoles principalement, mais la maréchalerie a toujours été l'activité essentielle. Le métier de forgeron nécessite autant de puissance que de précision. Aucun répit n'est accordé. Devant son aide virevoltant entre la forge et l'étau, le forgeron doit frapper fort et juste avant que le fer ne refroidisse. On ne parle pas pendant le travail, d'abord à cause du bruit et parce que les mots ne seraient pas assez précis. Seules les sonorités des coups de marteau sur l'enclume et celles produites par le soufflet résonnent.
Pour ferrer une bête (âne, mulet, cheval), le forgeron met quelques secondes pour visualiser le pied. Ensuite, il procède à la taille des sabots, réajuste le fer, puis le fixe à l'aide de quatre à six clous. Les forgerons d'Ihitoussène sont des "autodidactes". Si le métier se transmet de père en fils, d'autres apprentis doivent nécessairement passer chez le patron (le maître). Le nouvel apprenti quittera un jour cet atelier pour en ouvrir un autre et transmettre le métier à ses enfants. Les forgerons d'Ihitoussène étaient aussi réputés dans la fabrication des armes de guerre et de poudre à canon. De nombreux livres d'histoire, écrits par des Algériens et des Français, ont mentionné très longuement la dextérité, la précision et le génie de ces forgerons. Beaucoup de ces derniers ont contribué dans plusieurs conflits survenus ça et là. Ils étaient les principaux fournisseurs d'armes et de munitions et ont pris part à l'insurrection de 1871 conduite par El Mokrani. Durant la bataille d'Icheriden, plusieurs combattants du village, tous des forgerons vingt selon certains livres, trente-trois selon d'autres tomberont au champ d'honneur. Ils reposent aujourd'hui dans l'ancien cimetière du village, au lieudit Amar. Aujourd'hui encore, le temps et l'amour du métier ont beaucoup travaillé en faveur de ces travailleurs de fer. Leur notoriété a transformé le mot ahitous (habitant du village) en lui donnant un autre sens par l'élargissement du champ sémantique. Ahitous, c'est aussi le dompteur du fer. Personne ne peut rivaliser d'adresse avec ces vieux passionnés. Même si maintenant des forges poussent un peu partout, il reste que le travail est nettement différent. Les gens savent faire la différence. Un soc de charrue, une pioche, une faucille, quand il s'agit du travail des ahitous tout le monde accepte de mettre le prix. K. Kaci
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