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| C'est bien connu : la plaine et le
rivage marin sont l'arène et la serre chaude où l'homme
sème et moissonne ses rêves, ses ambitions, ses folies,
ses fantasmes ; où il érige ses arcs de triomphe, ses
temples, ses panthéons, ses universités, ses
métropoles ; où il grandit et périclite ; lutte pour
occuper tout seul l'arène, ou la partager avec le moins
de rivaux possible. Lutte incessante, où l'évolution et
le mouvement sont une loi de l'histoire, qui fait
disparaître des civilisations, s'évanouir des cités,
pour les remplacer par d'autres civilisations, d'autres
cités... La motagne, elle, ne bouge pas, ou si peu. Son relief tourmenté, n'autorise plus, ni chevauchées, ni grands mouvements, elle convient tout juste à donner refuge aux faibles, aux vaincus, expulsés des joutes qui se livrent dans les arènes des villes et des plaines, encore qu'il reste à tous ces réfugiés le souci de se refaire, de redevenir forts, et la nostalgie de redescendre un jour dans l'arène... Ici, l'évolution est très lente, à peine perceptible, et les boulversements, les changements lorsqu'il s'en produit, sont plutôt le fait de la nature et non plus des hommes. Mais c'est par contre la sécurité, trouvée sur un piton ou au pied d'un rocher, c'est aussi une sorte de stagnation, d'immobilisme, qui caractérise toute chose et qui confine à la perennité... Ici, toute graine qui prend racine, défie le temps et devient chêne séculaire : il en va ainsi d'une croyance, d'une coutume, d'un mode de vie, d'une fête populaire... Mon propos, aujourd'hui, est de remonter au village, là-haut, sur les pentes de l'Akfadou, SIDI-YAHIA, et de revoir sa fête de l'Achoura. La revoir et la comparer aux fêtes de jadis, celles d'il y a trente ans, en 1942 ! Vivre celle-ci et revivre celles-là ; se mêler aux gens, venus participer à la fête de l'Achoura, ce mardi 13 février 1973 et laisser divaguer mon âme jusqu'à retrouver ces foules innombrables qui convergeaient naguère vers la village ; penser à l'une et l'autre fête, et noter les différences, les changements, les similitudes ; juger, ici et là, des couleurs, des sons, des volumes, bref, participer à la fête d'aujourd'hui, mais surtout évoquer celles d'antan... Le village de Sidi-Yahia n'est pas banal du tout ( ) Il est le dernier maillon avant la montagne et la forêt, dune floraison de villages qui s'étagent régulièrement depuis la vallée de la Soummam. Ce qui nest pas banal surtout, cest sa zaouia, fondée par lancêtre qui a donné son nom au village et dont lhistoire et la légende mêlées font remonter lorigine jusquà Moulay-Idriss, le fondateur de Fès, jusquà Ali, le gendre du prophète ! Il faut dire que cette zaouia qui a eu des périodes fastes n'est plus guère maintenent qu'une sorte d'internat désuet pour une quarantaine d'adolescents et de jeunes gens en quête de boire et de manger plutôt que de se cultiver ! C'est cette zaouia, pourtant, qui a toujours donné à la fête de l'Achoura tout son éclat, tout son panache, grâce à une initiative heureuse qui témoignait de la valeur de l'enseignement qu'elle dispensait par le passé : en lui jumelant une autre fête, celle de Sidi-Khellil, une façon de terminer en apothéose le cours de droit malékite qui se pratiquait alors toute l'année durant et qui était une sorte d'hommage rendu à la fois, au célèbre jurisconsulte et aux tolba auditeurs dont l'assiduité n'avait d'égal que la tenacité et l'ardeur du cheïkh qui en a été le commentateur et l'exègète... Mais revenons à notre fête d'aujourd'hui. Nous sommes nombreux, parents et amis, à quitter Alger pour remonter au village et célèbrer l'Achoura. Malgré le froid et une pluie battante, les retrouvailles dans ce coin de montagne sont chaleureuses. l'émotion me saisit, à peine descendu de voiture. Et aussi le sentiment de revenir en pélerinage sur une scène grandiose où j'ai participé passionnément aux jeux qui s'y déroulaient lorsque j'avais dix ans ! Scènes aux dimensions d'un grand pré surplombant le village, un ruisseau qui roule le printemps et l'hiver des eaux de neige, une cinquantaine de chênes combien de fois centenaires, la grande façade de la montagne toute proche et enfin le rond d'horizon fait de multiples collines boisées d'oliviers et de vignes ! Hélas, un élèment de valeur manque aujourd'hui à cette scène et la prive d'une dimension essentielle : les chênes ont disparu, sauf trois ou quatre, les mois beaux, les moins illustres parmi la cinquantaine de géants qui avaient chacun un nom familier, plus familier qu'un prénom de fille ou de garçon. La plupart ont été emportés par un gigantesque glissement de terrain, ou brûlés par les roquettes et le napalm pendant la guerre de Libération... Le pré nu, ou prèsque, sans ses arbres, quelle tristesse, et combien cette perte va être évoquée et ressentie tout le temps que durera la fête aujourd'hui ! Je verrais souvent des bras se tendre, des doigts se pointer, des cannes se lever au dessus des têtes, pour désigner les endroits où se tenaient fièrement jadis les chênes... Et l'évocation de s'arrêter amoureusement à la taille, la longueur des branches, la grosseur du tronc, la forme du gland, l'ampleur de la surface d'ombre que l'arbre garantissait l'été, aux gens et aux bêtes... Et les têtes des vieux de remuer, de remuer encore, d'avant en arrière, pour bien faire voir combien cette évocation leur en coûte ! La veille, déjà, on a égorgé les bêtes, une demi-douzaine, taurillons et boeufs mis spécialement à l'engrais pour être sacrifiés en ce jour de fête. Une couple de boeufs est offerte chaque année par un des villages voisins qui se considèrent traditionnellement comme faisant partie de la zone d'influence et de rayonnement de la zaouia de Sidi-Yahia. Hélas, il s'en faut de beaucoup pour que ce rayonnement existe aujourd'hui comme par le passé, illustré alors par plus d'une centaine de tolba, menant des années durant une vie spartiate et reclus dans l'étude assidue du Coran et des Hadith, de l'Alfya, de la Rissalah, et surtout du Précis de Droit de Sidi-Khellil ! Que de souvenirs me reviennent en tête, à évoquer le nom du célèbre jurisconsulte ! Que d'images, de mouvements, de sonorités qu'on ne reverra sans doute jamais ! A moins que les zaouiates ne redeviennent un jour ce qu'elles furent jadis et il n'y a pas bien longtemps encore, des havres où se refugiait la foi ardente, où se forgeaient l'âme et l'esprit et où restait cachée aux recherches de l'ennemi, même si c'était sous un amas de cendres, la braise de la langue arabe ! il y a trente ans ! En ces temps-là, les fêtes de l'Achoura avaient lieu l'été, et donnaient lieu à des réjouissances fastueuses qui débutaient tôt le matin, pour ne cesser qu'à la tombée de la nuit. La célèbration le même jour de la fête de Sidi-Khellil éthérait ces réjouissances d'une spiritualité dont les milliers d'invités venus de 50 kilomètres à la ronde s'imprégnaient en écoutant le vénérable cheïkh de la zaouia donner son dernier cours de droit sous le grand chêne, au milieu du pré. Comment ne pas évoquer cette ultime leçon du Maître, à ses disciples, comment ne pas se souvenir du cérémonial fascinant qui nous faisait faire, à nous, enfants, le guêt, de bonne heure, pour surprendre la procession du cheïkh et des tolba quittant la zaouia pour se rendre au milieu du pré. Je me souviens de la blancheur des tuniques et des burnous, des chèches immaculés et artistement noués autour des têtes... Je revois l'ordonnancement de la marche, ouverte et fermée par les plus jeunes élèves, ceux qu'on appelle les "apprentis", et au milieu le vieux Maître, porté et soulevé très haut par des dizaines de disciples aux bras vigoureux... J'entends de nouveau le tonnerre de poudre que deux haies de fusils faisaient éclater sur le passage du cortège, jusqu'à noircir et brûler quelques pans de burnous ! Je revois encore l'arrivée sous le chêne, les préparatifs minutieux pour installer les 4 ou 5 cercles concentriques d'auditeurs autour d'un point central où se tiendra debout le vénérable cheïkh, appuyé sur une canne à pommeau finement ciselé, et entamer alors l'ultime leçon de droit, écouté par une marée humaine figée dans un silence absolu, deux heures durant... C'est incontestablement la fin du cours et ce qui s'en suit reste gravé le mieux dans ma mémoire : le Maître désigne le Major de la promotion, celui-ci se lève pour être montré à la foule et à ses condisciples, un immense crescendo de youyous, un autre immense crescendo de poudre saluent sa distinction pendant 2 à 3 minutes... Et puis c'est le fatal tribut qu'il lui faut payer pour s'être distingué parmi cent, recevoir une avalanche de coups de burnous et de polochons, des petits cailloux même ! Aujourd'hui, il n'y a plus trace de la fête de Sidi-Khellil, et celle de l'Achoura qui subsiste, seule, n'arrive pas à cacher le vide qu'elle a laissé. Il y a bien sûr les garçons et les filles du village, formés en carré et qui entonnent des chants patriotiques, il y a le prêche banal de l'immam retraçant l'historique de l'Achoura, il y a surtout deux ou trois interventions des vieux de la tribu qu'on apaise, en tolérant qu'ils jettent encore l'anathème sur leurs cibles favorites, les infidèles, les rénègats, les femmes émancipées, les jeunes aux cheveux longs, ceux qui fument, ceux qui boivent... Histoire de rire sous cape et de devoir le respect à ces vénérables ancêtres, et c'est la bénédiction finale donnée à toute l'assistance et à haute voix, reprise et amplifiée autant de fois que des mains généreuses jettent dans le grand foulard déployé par terre une manne de billets de banque qui iront s'ajouter en fin de journée aux oboles des femmes et des fillettes collectées à part dans un grand panier... La fin de la cérémonie religieuse est effective dès que les notables du village, ceux des villages voisins, l'immam, se lèvent pour rejoindre la mosquée. C'est alors le signal et le début du second volet de la fête, celui qui est impatiemment attendu par les jeunes et surtout par les 30 à 40 fusils venus ici pour ne pas faillir à la tradition de tirer à balles sur des cibles en pierre... Le spectacle de tous ces chasseurs de la région rassemblés une fois l'an pour rivaliser d'adresse, se défier, s'énerver, s'acharner à toucher au but, désespérer d'épuiser cent balles et plus sans faire tomber la pierre fichée dans le sol à plus de 300 mètres, les grappes d'admirateurs et de spéctateurs agglutinés tout autour des baroudeurs jusqu'à les étouffer, le sifflement des balles dont l'écho se répercute de colline en colline, tout celà est d'autant plus émouvant et grandiose que les youyous redoublent d'intensité... Violence de la poudre, violence des youyous, c'est vers trois heures de l'après-midi seulement que les canons des fusils chauffés à blanc cessent de fumer et que les gorges des femmes et des fillettes s'apaisent... Il faut canaliser tout ce monde à présent, vers les locaux de la zaouia, et le faire manger et boire. Tâche difficile, de regrouper autour des grands plats de couscous, les gens, sans mélanger deux villages, sans oublier personne, et surtout en restant de bonne humeur devant toutes les sollicitations qui assaillent ceux qui sont chargés de veiller au bon déroulement du repas : faire boire qui a soif, donner sa ration de viande à qui la réclame, mettre à la bonne place un enfant égaré, voilà qui ressemble à des prouesses très appréciées dans le tohu-bohu et le brouhaha des foules, qui ne s'estompent qu'une fois la faim et la soif vaincues... C'est alors le début des grandes embrassades de la séparation... C'est la fin de la fête.
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